Nous savons pourtant
Nous savons pourtant.
Avant même que les mots ne circulent,
avant les annonces,
avant les décisions prises loin des regards,
nous savons.
Il y a déjà une odeur dans l’air.
Un bruit sourd, diffus, insistant.
Pas un bruit de couloir —
un bruit d’histoire qui recommence.
Ils parlent de guerre.
Ils parlent aussi de paix.
Comme si les deux pouvaient cohabiter dans la même phrase
sans nous faire frissonner.
Je n’affirme rien.
Je pressens.
Et quand on a déjà entendu ces sons-là, enfant,
quand on a vu les visages se fermer,
les regards se perdre,
les nuits se peupler de peurs sans mots,
on apprend à reconnaître les signes.
La guerre n’est jamais une surprise pour ceux qui l’ont vécue.
Elle s’annonce longtemps avant de tomber.
Avons-nous conscience
du mal qu’elle cause aux vies,
aux générations,
aux mémoires ?
Avons-nous oublié notre histoire ?
Faite de douleurs, de peurs, de sang versé,
de cicatrices transmises en silence.
Est-ce devenu si lointain
pour oser recommencer ?
Pour oser le refaire vivre à nos enfants ?
Pour oser appeler cela une solution ?
Quelle tristesse
de constater que l’Homme oublie vite.
Quelle déception
de voir l’essentiel relégué au dernier plan
pendant que l’on court, pressé,
vers le néant.
Les âmes crient.
Désorientées.
Effrayées.
On cherche un abri,
une accalmie,
un moment où reprendre souffle.
On se demande comment survivre,
comment comprendre,
comment donner du sens à ce qui n’en a pas.
Comment en est-on arrivés là ?
Était-ce inévitable ?
Ou avons-nous cessé trop tôt de nous parler ?
Quand le dialogue est rompu,
plutôt que de faire couler le sang innocent,
pourrait-on prendre nos plumes ?
Nos voix ?
Nos silences habités ?
Je préfère encore voir nos voix se briser
plutôt que nos vies.
Comment livrer ce que nous avons de plus précieux
à des rapaces,
à des logiques qui ne connaissent ni visage ni lendemain ?
Où trouver la force de résister ?
De protéger ce qui compte encore :
nos familles,
nos enfants,
leurs regards pleins de questions,
leurs voix pleines de supplications.
Voir cette terreur dans leurs yeux,
c’est reconnaître que quelque chose a échoué.
Que nous n’avons pas compris.
Comme à l’école,
nous redoublons.
Nous repassons ce même examen,
difficile et mondial,
comme si la leçon devait encore être apprise.
J’ai mal en écrivant ces mots.
Mal pour les familles.
Mal pour les milliers de vies concernées.
Nous réduisons en décombres
ce que nous avons mis tant de temps à bâtir,
à relever,
à stabiliser,
à réparer.
Pour quoi ?
Nos égos ?
Nos “moi” trop bruyants ?
Où est passé l’amour ?
L’amour de soi,
l’amour de l’autre,
l’amour du vivant ?
Archivé ?
Oublié ?
Effacé ?
Nous ne sommes pas prêts à perdre nos enfants.
Ce n’est pas ça le plan.
Ce n’est pas ça la solution.
Ce n’est pas ça l’issue.
L’issue,
c’est la vie.
Et si le vrai courage, aujourd’hui,
était de chercher d’autres chemins ?
D’autres façons de résoudre ce qui nous oppose ?
De préserver nos histoires,
nos avenirs mêlés,
sur cette planète déjà si fragile.
Nous savons pourtant.
Alors, de grâce,
ne répétons pas ce schéma.
Nous savons pourtant.

